Épilogue

Le Temps des Saccages


Le Grand bassin et son îlot. Photos Francine K.

Novembre 2010.

Les bulldozers « aménagent » le parc autour du château qui devait devenir un musée Marcel Pagnol.[1]

Dès le 6 août, Francine m’avait averti que la Mairie de Marseille voulait construire des « résidences pour cinéastes » dans le parc, et en réserver l’accès aux riverains ; les seuls chiens qui s’y promèneront à l’avenir seront de garde…

Il n’est même plus question, dans la présentation de la Maison des Cinématographies de la Méditerranée à laquelle elle a pu assister, de l’“espace muséal” consacré à Pagnol encore annoncé sur le site de la Ville de Marseille en juin dernier.[2] Ce revirement est-il le fait de certains universitaires pour qui profondeur est synonyme d’ennui, ou d’autochtones estimant que Pagnol a ridiculisé Marseille – ce qui, si l’on veut bien se souvenir de l’image “sardinière” de la ville avant 1930, constitue pour le moins une erreur de perspective ?...[3]

Sous prétexte de « sécurisation des accès », le grand bassin où canota Edmond Rostand, et où Marius Brouquier avait prélevé de la vase pour modéliser la falaise de Naïs (seul trucage de tous les films de Pagnol) est en train d’être comblé ; l’ancien escalier sud, que j’avais dévalé en 2004 à la recherche du canal, et que les amoureux du site se réjouissaient de voir préservé aux abords du château rénové, remplacé par une rampe d’accès ; le pont sud-est enfoui ; le « passage Pagnol » rebouché… Et ce n’est que la « première tranche de travaux. »

 

Comme pour le château Saint-Antoine, parfaitement conservé jusqu’à ce que le GIGN s’y entraîne au lancer de grenades dans les années 1980 et désormais ouvert à tous les vents – faudra-t-il fonder une association pour empêcher la destruction des installations hydrauliques au sud du parc (où l’implantation d’un « parcours de santé » a déjà détruit la rigole qui, partant de la « cascade du bélier », alimentait le lac du château Régis) ?

Le cri d’alarme lancé par Bruno Lizé sur le forum Pagnol – à l’origine de la carte interactive ci-contre – pourrait servir de base à une pétition :

« Marcel Pagnol avait compté 14 bassins et rocailles dans le parc, et Joseph aimait beaucoup manœuvrer les lourdes vannes qui commandaient ce magnifique système hydraulique... Tous ces bassins désormais vides sont devenus autant de chausse-trappes, véritables pièges tendus aux promeneurs aseptisés d’aujourd’hui par les fantômes des lieux, qui refusent de se laisser oublier... Une seule solution, urgente, s’impose donc : combler, effacer, assécher ces traces du passé prestigieux... Alors que le “trajet des bassins et fontaines” du parc pourrait sans grande difficulté être reconstitué et mis en valeur, sans autre “danger” pour les visiteurs, que de les exposer dramatiquement aux vestiges de l’histoire !... Tout ceci est d’autant plus absurde qu’il y quelques années, le service des Parcs et Jardins de la mairie de Marseille, en partenariat avec la Société des Eaux de Marseille (anciennement Société du Canal), avait restauré une des cascades du parc, proche de la limite avec La Reynarde. La simplicité du système d’adduction d’eau et de la construction de la rocaille et du bassin permettent d’affirmer qu’un budget très raisonnable, au regard des millions d’euros investis, devrait suffire pour en restaurer d’autres exemples, en particulier celui qui est enfoui dans les arbres du bosquet tout près du parking. Il ne s’agit pas là d’une quelconque dévotion à la mémoire de Marcel Pagnol, mais bien de protéger dans ce lieu les traces de cet événement extraordinaire qui a transformé la vie des Marseillais en 1850 : l’arrivée de l’eau de la Durance grâce au Canal de Marseille, traces qui appartiennent indiscutablement au précieux patrimoine de la ville. »

 

De même que dans César, ce pauvre cher Honoré avait eu une bien mauvaise idée de mourir, il semble donc que le cher Marcel ait été bien mal inspiré de vendre le domaine à un promoteur – race, il l’avait pourtant écrit, « encore pire que les ingénieurs »[4].

J’écris « il semble », car s’attristerait-il vraiment de ce massacre – lui qui avait commencé à démolir l’« affreux château » à coup de pierre, et l’a laissé dévaster par des squatters pendant des années sans faire jouer son carnet d’adresses d’académicien ?... Quant à Joseph, persuadé que « dans la société future, tous les châteaux seraient des hôpitaux, tous les murs seraient abattus, et tous les chemins tracés au cordeau[5] », il se réjouirait peut-être de voir tracer face au château l’emplacement d’un arrêt de bus – et certainement des projets de logements sociaux à la place du collège privé qui occupe le château Régis (La Reynarde accueille déjà une Maison d’Enfants à Caractère Social.)

Le « vrai » Château de ma Mère repose entre les mains de Pagnol, dans la tombe où il a emporté son secret. Seul son texte est éternel – et la nostalgie qu’il a si bien exprimée. Laissons-lui donc encore une fois le mot de la fin, que lui a inspiré le dernier voyage du tramway d’Aubagne l’année même où parut son chef-d’œuvre : « J’en suis tout ému, à la pensée que les gens ne sont pas les seuls à mourir, et que notre passé tombe en ruines derrière nous.[6] »

 



 

 


 

[1] D’après la Provence du 1er mars 2009 (http://www.laprovence.com/article/region/le-chateau-de-la-buzine-sera-lecrin-des-tresors-de-marcel-pagnol)

[2] 29/06/2010 : « Le château de la Buzine abritera l’œuvre de Marcel Pagnol. » (http://www.marseille.fr/sitevdm/jsp/site/Portal.jsp?document_id=9031&portlet_id=943)
[3]
« Avant Pagnol et Raimu, on disait, à Lille ou à Paris : “Outre, boufre, tron de lair, bagasse – cest Marseille!” Et après Pagnol et Raimu... on a appris que laccent marseillais faisait tout bêtement pleurer. Cest tout... » (Charles Blavette, témoignage pour lémission Cinéastes de notre temps, 1965.)

[4] D’après le curé de Manon des Sources. Œuvres complètes, édition citée, vol. 7, p. 409.

[5] La Gloire de mon père, édition citée, p. 93.

[6] Lettre à M. Grimaud, en remerciement de l’envoi d’une « mélancolique photographie du tramway qui est parti pour ne plus revenir», 1958. Citée par Jean-Baptiste Luppi, De Pagnol Marcel à Marcel Pagnol. – Marseille : Tacussel, 1995, p. 48.