III

La porte du Temps

 

Après trois années de recherches méthodiques, Bruno Lizé situe le « raccourci du canal » à l’Ouest, au bord de la branche principale qui mesure effectivement « trois mètres de large », seul endroit où de grands domaines imposent bien une boucle à la route naturelle longeant la Gadelone.

Parmi les sites possibles pour la scène du garde, il évoque précisément une passerelle sur la Gadelone, sur les terres du Cayolet, dont l’imposant mur d’enceinte semble englober les tours de la Buzine qui dominent la vallée.

Hypothèse confortée par un brouillon du Château de ma mère visible sur le site Marcel Pagnol[1] qui, dans un passage raturé, précise que la pierre lancée dans la porte aurait été « arrachée » au parapet d’un pont, à moins qu’elle n’en soit « tombée »…

Le Cayolet, dernier domaine traversé par le Canal avant dobliquer vers lOuest
(au fond à gauche.)
Photos © Google Earth.

 

Objections topographiques

Dès la première lecture, ce passage me parut un point faible dans son analyse, qui laisse la porte ouverte à toutes les hypothèses – mais sur lequel l’article « Buzine » de Wikipedia (référence obligée des jeunes générations) s’appuie déjà pour conclure qu’« il n’est pas avéré que les Pagnol aient effectivement traversé cette propriété »…

Sans doute, à la sortie du Cayolet, la Gadelone passe-t-elle sous une arche maçonnée dans le siphon des Camoins, semblable aux “piliers d’un pont dont le tablier aurait disparu”[2]. Mais cela ne prouve pas qu’une porte fermait une passerelle réservée aux cantonniers, et le mur d’enceinte (où l’on voit ci-dessus une porte du canal près de l’entrée principale, montée de St Menet) n’a jamais bordé la route des Camoins.

J’écrivis donc à l’auteur pour lui demander ce qu’il faisait du témoignage de Marius Brouquier – mail qui marqua le début d’une amicale polémique, où le plaisir de l’échange l’emporta toujours sur nos convictions respectives.

Il voulut bien me répondre que Pagnol avait pu, en 1972, faire appel à la complicité d’un ami d’enfance pour ne pas désavouer un « souvenir » déjà connu de milliers de lecteurs. Mais que son récit faisait abstraction de la topographie escarpée des « sept collines », donnant faussement l’impression d’un terrain plus ou moins plat alors que la Buzine, non seulement impose un détour vers l’Est, mais se trouve sur une éminence particulièrement dissuasive.

Après une relecture minutieuse de son livre – en reportant chaque détail de ses précieux plans sur une carte – il me sembla qu’il convenait de dissocier les scènes de 1905 et de 1941. Compte tenu de ce que, de la sortie du Cayolet, on apercevait les toits de la Buzine « au-dessus des platanes », c’est-à-dire à la manière même dont Pagnol dit avoir reconnu le château depuis le « canal » de la Buzine – à 36 ans de distance, et suggestionné par son désir de venger ses parents, il était bien possible qu’il eût confondu les deux sites le temps d’un jet pierre. Après quoi il avait pu mêler, dans sa rédaction de 1956, des souvenirs du lieu de la scène de 1905 (pierres du parapet) et celle de 1941 (pierre lancée dans la porte). Bref, si la grille qui la remplaçait à la Buzine n’était pas vraiment la « porte du père humilié », elle restait à mes yeux celle du fils énervé.

Estimant que Pagnol connaissait trop bien les parages pour s’abuser de la sorte, Bruno Lizé resta convaincu que, tout en s’appuyant sur quelques éléments de réalité, il avait choisi ou inventé systématiquement, comme en rêve, les lieux, trajets et personnages les mieux à même de servir l’intention symbolique de son récit. Il ne voyait pas pourquoi la « porte noire » se situerait vraiment dans La Buzine, alors que le « Baron Canasson » du Château de ma mère est si éloigné du sympathique officier de marine Félix Pallez, vrai propriétaire des lieux.

Or, que Pagnol eût peuplé la dernière étape de son parcours initiatique d’un parvenu pour faire pendant au « noble d’épée » du premier château complétait bien « l’ensemble ». Mais un « détail » tel que celui de la porte condamnant les vacances qu’il fracasse en la reconnaissant trente ans plus tard me paraissait trop beau pour ne pas être « exact ».

Même si une porte de la Buzine n’avait fait que lui rappeler – au point de s’y tromper ou non – un incident survenu ailleurs, la mémoire de sa mère me semblait trop sacrée à ses yeux pour lui dédier un cénotaphe là où elle n’est jamais passée[3].

 

Parce que Jean-Baptiste Luppi, dans sa biographie[4], révèle que Pagnol a été en pourparlers avancés pour acheter la Reynarde, Bruno Lizé se demande si dans ce cas, le « château de Belle au bois dormant » serait devenu celui de sa mère. Mais Pagnol a aussi confié au même Luppi qu’il avait voulu acheter tous les terrains où sa mère avait mis les pieds[5] – et quel sens aurait cette phrase si la Buzine ne s’était jamais trouvée sur leur chemin ? Le Château de ma Mère était le livre préféré de Pagnol, au point que sa veuve en a déposé un exemplaire dans son cercueil, et je ne croyais pas qu’il y eût attaché une importance aussi particulière si ce n’était « que » son œuvre de fiction la plus réussie.

 

Tout en faisant la part de l’aménagement romanesque, la conclusion qui lui donne son titre restait à mes yeux un épisode fondateur. Pagnol avait acquis sa « cité du Cinéma » précisément à lâge où, d’après lui, on n’a pas encore de souvenirs d’enfance, alors pourquoi ne s’agirait-il pas là d’un des moments de réminiscence qui ont déclenché la réécriture de son passé ? Cette irruption de l’enfance alors qu’on est « trop absorbé par le présent » pour y songer, où aurait-il pu mieux la ressentir que dans un lieu acheté pour matérialiser son projet le plus ambitieux ?

Parmi les « madeleines de Proust » évoquées par Germaine dans ses souvenirs de janvier 56 (« sentier retrouvé », « arbre reconnu », « parfum respiré »…), comment ne pas compter le château du Souvenir, acquis par son frère quinze ans auparavant, où elle continue à habiter la maison du régisseur depuis la mort de leur père, et où « presque tous les jours, Marcel va la chercher en voiture en fin de matinée »[6] ? Résurrection d’une réminiscence, en quelque sorte…


29 juillet 1941. Le personnel des studios investit la Buzine. On reconnaît Charley Pons (directeur des plateaux), Marius Brouquier (maître maçon), Pierre Blanchar et Josette Day (vedettes de La Prière aux Étoiles en cours de tournage), Marcel et René Pagnol. Photo Roger Corbeau.

Est-ce vraiment un hasard si un proustien aussi éminent que Bernard de Fallois, s’interrogeant à propos du Temps des Amours sur l’opportunité de publier les œuvres posthumes, mentionne parmi celles que nous aurions perdues sans cela « le Temps retrouvé, que Marcel Proust n’avait pas non plus corrigé » ? Les projets de refonte complète qu’il a découverts dans les dossiers de Pagnol permettent au contraire de rêver à une composition rejetant la conclusion du Château de ma mère (vol. II) à la fin du cycle (Le Temps des Amours, IV) – enlevant au Temps des secrets (III) son aspect de pièce rapportée de même que Marcel Proust inséra tardivement plusieurs volumes dans ce qu’il avait à l’origine conçu comme un diptyque : Le Temps perdu et Le Temps retrouvé.

Plus modestement que Le Temps retrouvé de l’autre grand Marcel, Bruno Lizé voyait dans cette porte un lieu de passage entre présent et passé, à la manière des “failles spatio-temporelles” des œuvres de science-fiction. Mais surtout, « le lieu freudien où tous les petits garçons rêvent de pouvoir un jour réparer magiquement les insuffisances de leurs pères si lamentablement humains, en devenant pour leurs mères les princes charmants auxquels elles-aussi ont dû renoncer… » Peut-être, après tout, la réparation avait-elle été purement symbolique, et l’écrivain simplement fier d’avoir synthétisé dans son œuvre un incident dans lequel Augustine n’était pas mêlée (traversée de la Buzine en fraude avec des amis d’enfance ?) et son désir de revanche, en lui offrant virtuellement un de ces châteaux qui l’obligeaient à un long détour malgré sa santé fragile. Cependant je gardais le sentiment, peut-être absurde, qu’il y a des sujets particulièrement sensibles avec lesquels on ne triche pas à ce point, même à Marseille.

Et j’allais me résoudre à l’argument credo quia absurdum lorsqu’en avançant dans mes lectures, je tombai sur le témoignage de trois proches qui, quoique mieux avertis que personne des talent d’affabulateur de Marcel, confirmaient tous le même fait.

 

Témoignages d’époque

1) Jacqueline Pagnol

 

Bien que Marcel ne l’ait épousée qu’en 1944, la première chose qu’il a faite quand ils ont décidé de vivre ensemble, c’est lui faire parcourir les sentiers de son enfance.[7] Et malgré sa volonté constante de préserver l’image de son mari, sa confirmation de l’anecdote du cycliste – qui n’est peut-être pas exempte d’une certaine ironie – ne va pas jusqu’au faux témoignage.

Je la savais consciente, en commandant son livre d’entretiens avec Thierry Dehayes, que « Marcel avait une conception particulière de la vérité, c’est-à-dire qu’à partir d’un événement authentique, il brodait »[8] – puisque Bruno Lizé cite précisément ce passage en exergue à sa Genèse des Souvenirs d’enfance : « Il a dû s’amuser follement à arranger les choses. Il en a certainement inventé aussi », bref « il s’est régalé », et « cette écriture jubilatoire est certainement une des raisons pour lesquelles ces livres plaisent tant. »

On imagine donc ma propre jubilation en lisant à la ligne suivante : « Cela étant, les événements essentiels de La Gloire de mon père et du Château de ma mère ne sont pas pure invention d’écrivain : lorsque mon mari est allé visiter, en 1941, le château de la Buzine, il a bien reconnu les lieux, et particulièrement cette porte, qu’il associait à l’humiliation de son père et à la peur de sa mère. Et il a lancé une pierre contre elle, comme pour conjurer le mauvais sort. »[9]

À la découverte des collines, avec Marcel et Marius Brouquier.

 

2) Germaine Gombert-Pagnol.

Toujours sur les indications de Bruno Lizé, je commandai un numéro de la revue Marseille [10] contenant un dossier sur « La Maison des Cinématographies Méditerranéennes »[11], nouvelle raison sociale de la Buzine. Et découvris dans l’article de J.-B. Luppi intitulé « Le château de Pagnol »[12] que dès l’été 1941 le cinéaste, au volant de la camionnette de ses studios, avait lui-même conduit sa sœur au château, où dès l’entrée du domaine elle le sentit au comble de la joie de [l]avoir conduite jusqu’ici.

« Marcel était assez fier de son acquisition mais surtout ému d’accompagner la “petite sœur” en ces lieux où, un tiers de siècle auparavant, prise d’une effroyable peur avec la surprise malencontreuse du méchant gardien, elle s’était réfugiée à grands cris dans les jupes de sa maman. La première chose que Marcel montra à Germaine, ce fut le petit sentier emprunté autrefois pour raccourcir le long chemin qui les conduisait à la ‘‘Bastide neuve’’.

“ En ces instants présents, je sentais qu’il revoyait notre mère au cœur de ce paysage qui avait senti le souffle de ses dernières années de vie… Le canal de Bouzigue était encore là pour enchanter leurs pas en leur offrant dans son murmure, une note du cher passé que les sensibles [oreilles] de Marcel savaient reconnaître. ” »

Alors, peut-être Pagnol souffrait-il d’hallucinations auditives. Mais s’il n’avait pas été de bonne foi, eût-il pris le risque que Joseph – qu’il allait justement convaincre de s’installer au Domaine dont les fermes le préserveraient des restrictions liées à la guerre – n’inflige à sa cadette un démenti du genre : « Il t’a montré “notre” raccourci vers la Treille passant par la Buzine ? Ce n’est pourtant pas faute de l’avoir mis en garde contre les dangers de l’alcool !... » Ce ne serait guère la peine, en ce cas, d’avoir attendu sa mort pour publier des Souvenirs qu’il avait déjà dû « améliorer » oralement avant le déjeuner chez les Lazareff. Un auteur dramatique a beau n’être qu’un exagérateur professionnel, ce n’est pas une raison pour raconter n’importe quoi devant n’importe qui.

Or Germaine, elle aussi, situait à la Buzine « la petite porte qui avait connu nos passages “en douce” aux cycles de nos jeunes vacances »[13]

 

Bruno Lizé reconnut que c’était un point délicat : avant la publication des Souvenirs, pourquoi Marcel aurait-il montré cette porte à Germaine en lui « mentant » ? Et l’article se basant sur un livre introuvable[14], il prit la peine de m’en photographier une trentaine de pages.[15]

 

Ces extraits confirmaient largement le passage du raccourci par la Buzine : « Au temps lointain, lorsque la famille Pagnol traversait en “intrus” cette propriété, il n’avait pas été possible à la toute petite fille d’enregistrer le moindre détail ; cela n’avait pas été le cas pour son grand frère qui gardait l’empreinte de ces années-la. La visite du château ne faisait pas partie de ses aspirations premières. Marcel orienta tout de suite Germaine vers le petit sentier qu’ils empruntaient autrefois pour écourter le long chemin qui les conduisait à la “Bastide Neuve”, la maison de leurs vacances… Après cette approche sentimentale, la visite du Domaine, pour Marcel, perdait de son importance. Pour lui, l’endroit émouvant, le chemin le plus beau était celui que le regard d’un petit garçon avait calqué, pour la vie, dans des pensées secrètes. »

J’y relevai cependant deux passages ambigus :

— page 17, Denise Dumas écrit que jusqu’à l’acquisition du domaine par son frère, « la Buzine ne représentait pour Germaine que des épisodes captés en famille dans les premières années de son enfance. Ces histoires racontées maintes et maintes fois à la Treille au cours des veillées, à la faible lueur dune lampe à pétrole, avaient pris des formes troublantes avec l’affabulation d’un certain “Marcel” ! Sa tête de petite fille en avait ajouté. Depuis, l’aventure au château de la Buzine faisait partie de son imaginaire. »

Voilà qui pouvait rendre moins révoltante l’idée d’un mensonge fraternel : loin des divagations d’un mythomane, il lui aurait fait découvrir le site d’une épopée enracinée dans la mythologie familiale. Et ce ne serait pas profaner la mémoire de la « douce Augustine » que de voyager avec sa fille dans une dimension aussi réelle pour son poète de fils que les trois autres pour les profs de maths : l’imaginaire.

— d’autant que nous lisons ensuite (p. 20) : « Chemin faisant, la conversation enthousiaste de Marcel ébauchait déjà, sans le savoir, quelques pages écrites plus tard dans ses “Souvenirs d’enfance” et, en l’occurrence, “Le Château de ma Mère.” Comme toujours, Marcel était souriant. La petite sœur savait que ce sourire qui le personnifiait pouvait, chez un homme aussi subtil, dissimuler le voile de pudeur qui enveloppait sa nostalgie. »

Son amie intime Denise gratifiant Germaine d’une « intelligence intuitive remarquable », on peut toutefois la croire capable de discerner si son frère revoyait vraiment de « chères ombres » ou essayait sur elle ses extrapolations futures. Si ce château n’avait « intrigué la tête imaginative de Marcel » que de loin, et non « au cours des fréquents passages à travers cette propriété » (p.25), pourquoi avoir « fantasmé » sur la Buzine plutôt que St-Antoine, La Reynarde ou Régis ?

Marcel et Germaine à la Buzine, février 1973

 

Ces « affabulations d’un certain Marcel » me semblaient plutôt s’appliquer aux proportions prises par la scène dans les récits successifs. Procédé mis en abyme dans le dialogue entre Joseph – « faible » parce qu’il est « pur » – et Bouzigue, qui a battu le « méchant » sur son terrain : « Quand ils en furent à la quatrième version de ces chants amœbées, mon père nous révéla que le garde avait failli nous abattre sur place, et Bouzigue nous peignit le monstre se traînant à genoux, le visage couvert de larmes et demandant pardon d’une voix d’enfant. »[16] N’est-ce pas l’illustration parfaite de la théorie de l’art dramatique exposée peu après dans les Souvenirs de théâtre : « Il nous faut souffrir avec l’innocent condamné, avec la courtisane repentie, avec l’enfance malheureuse, et verser sur leur sort des larmes véritables, pour nous réjouir ensuite de la punition du traître ou du bourreau » ?[17]

Le lieu de la scène, au contraire, est présenté comme la Buzine – non seulement pour Marcel, mais pour le « père humilié » en personne ; de son installation au domaine en 1941 : « Le souvenir d’histoires troublantes lui prêtait, ce jour, une âme de conquérant ! » à sa mort en novembre 1952 : « Le destin avait voulu qu’il fasse ses derniers pas, les plus lents, les plus vieux, dans ce domaine qui appartenait à son fils, en ces lieux même des “Souvenirs d’enfance” où, jadis, la propriété d’un autre l’obligeait à presser le pas. »

« Un méchant gardien » peut très bien avoir « fait trembler Augustine » sans que cela aille jusqu’à l’évanouissement, « effrayé la “petite sœur” » sans qu’elle se cache dans un roncier « comme une souris épouvantée » et « blessé la dignité de Joseph » sans qu’il aille jusqu’à envisager la révocation ; il n’est même pas question de procès-verbal.

Le « canal » ne mesure pas plus trois mètres de large que le mur d’enceinte quatre mètres de haut, le château n’a pas dix étages… Il semble, sans diminuer l’excellence de la formule de Bruno Lizé, que ce soient là des marques suffisantes de la « pagnolisation du réel. »

 

3) Marius Brouquier

Enfin, dans la biographie de Jean-Jacques Jelot Blanc publiée en 1998 avec une préface de Jacqueline Pagnol, je découvris des détails inespérés sur la façon dont le personnel des studios était allé prendre possession de la Buzine, fin juillet 1941.

« Midi venu, Charley Pons[18] sert les apéritifs, fait griller dans l’âtre les côtelettes et débouche le vin de pays, toutes victuailles achetées au marché noir. Incompréhensiblement fâché, tout à coup mordant, Pagnol le lui reproche, jetant un froid dans l’assemblée des pique-niqueurs.

 

Photos © Collection LUPPI

Ce mouvement d’humeur reçoit bientôt son explication. Après le déjeuner, laissant sa troupe explorer les dépendances, les trois maisons, la conciergerie, la porcherie et s’égailler à travers les vignes, les vergers et les pinèdes, il entraîne vers le canal Josette[19] et Mius. Celui-ci, resté par discrétion quelques pas en arrière du couple, le voit conduire Josette jusqu’à la maudite porte, hésiter, se baisser puis se saisir d’une grosse pierre pour la démolir. »[20]


Tout en se démarquant remarquablement du récit des Souvenirs paraphrasé partout, cette version
la confirmait pour l’essentiel – même si Pagnol avait préféré se décrire détruisant la porte seul avec les fantômes du passé pour des raisons esthétiques évidentes – offrant du même coup un aperçu inestimable sur la façon dont il transmuait le réel.

L’auteur ne citant pas ses sources, je lui laissai un message sur Facebook comme on jette une bouteille au canal. Il me répondit dès son retour d’Aubagne où il se trouvait justement que d’après ses souvenirs des années 70, “c’est Brouquier lui-même qui [lui] avait confirmé cette histoire, avec Folgoas.”

Soulignons là aussi que Marius (parfois appelé Broquier suite à une erreur de l’état-civil) ne répugnait pas à l’occasion à démentir les légendes – avouant par exemple à Georges Berni qu’il n’a jamais loué de coffre à la banque pour y dissimuler les lettres que Pagnol aurait parsemées de fautes d’orthographe pour le mettre à l’aise[21], comme on l’a parfois imprimé.[22] Il est donc peu probable que, malgré sa spécialisation en fausses ruines depuis le tournage de Regain, il ait pris l’initiative de maçonner un trou dans le mur pour accréditer le récit de Pagnol, comme me l’a malicieusement suggéré Bruno Lizé.

Si ses souvenirs de 1941 n’étaient qu’une pieuse tentative pour étayer la phrase de Pagnol en 1972 sur le remplacement de la porte, il semble quil aurait plutôt prétendu l’avoir surpris seul, comme le raconte l’auteur du Château de ma mère ; à quoi bon inventer la présence de Josette Day ?

 Or, à prendre son livre au pied de la lettre, il semblait concevable que Pagnol se soit « trompé de château » dans un élan de rage, aveuglé par un flash de souvenirs – puis, une fois revenu de son erreur, eût choisi de perpétuer la légende.

Mais montrer un site qui ne serait pas le bon de sang-froid, à une femme qu’il adorait au point de sacrifier la moitié de sa fortune en divorçant pour l’épouser – et qui lui avait inspiré une si belle tirade contre le mensonge dans le film qu’ils tournaient ensemble[23] – avant de récidiver avec sa propre sœur, alors qu’il s’en fallait de quinze ans que ses Souvenirs fussent écrits, que le « canal » menant à la porte n’est pas la branche de 3m qui passe au Cayolet mais une rigole de 70cm, et que le « pont » sur la Gadelone se trouve à un bon kilomètre des toitures de la Buzine… De l’erreur de bonne foi ou de l’affabulation gratuite, je ne savais pas ce qui était le moins vraisemblable. Le Docteur Lizé dût-il me classer parmi les monomaniaques, il me semblait moins extravagant que Joseph eût expérimenté une fois ou l’autre un raccourci qui n’était pas le plus court.

Avec Georges Folgoas et Marius Brouqier sur le tournage de Morceaux choisis, 1972

Sans doute, ainsi qu’il le rappelle dans Histoires de Pagnolie, la fameuse madeleine trempée dans du tilleul n’était-elle dans les premières versions de la Recherche qu’une biscotte émiettée dans du thé[24]. Mais jamais, à ma connaissance, Proust n’avait assuré à son frère Robert[25] ni à « Albertine » Agostinelli avoir retrouvé le Temps en rachetant la fabrique de madeleines par le plus grand des hasards.

Plus que jamais, par conséquent, la localisation de cette porte me parut être la clé du raccourci, et le moyen de faire pièce aux buzino-sceptiques.

 


 


[1] Feuillets également reproduits dans Textes et Documents pour la Classe n°971 : Marcel Pagnol, du 1er mars, 2009, p. 15.

[2] LIZÉ Bruno. – Histoire des Pagnolie. – Chez l’auteur : Librairie des Bellons, 2010, p. 67.

[3] « Le départ de maman pour un autre monde avait bouleversé l’adolescence de Marcel » se souvient sa sœur Germaine dans les souvenirs recueillis par Denise Dumas, qui ajoute : « Dans ses récits, Marcel abordait la ‘‘douce Augustine’’, comme il aimait la nommer, avec une extrême délicatesse, et son écriture se faisait attendrissante. » DUMAS, Denise. La clef du « château de ma mère » : nostalgie de Germaine Gombert Pagnol. – Charlieu : Bartavelle, 1995, p. 21.

[4] De Pagnol Marcel à Marcel Pagnol. – Marseille : Tacussel, 1995, p. 83.

[5] Ibid., p. 74.

[6] BERNI, Georges.Dans les pas de Marcel Pagnol.Édition en couleurs.Aubagne : Office du tourisme, 2005, p. 42.

[7] « On faisait des kilomètres ! » Interview dans le documentaire Un auteur à la caméra de Jean-François Bedel, disponible en DVD auprès de la Compagnie Méditerranéenne de Films, 2007.

[8] DEHAYES, Thierry, Lieux de vie, Lieux de création, Aix : Édisud, 2002, p. 66.

[9] Ibid.

[10] n° 228 de mars 2010 : Le Cinéma à Marseille.

[11] p. 58-76.

[12] Ibid., p.63.

[13] Ibid., p.65.

[14] DUMAS, Denise. op. cit. – (épuisé.)

[15] Sur un exemplaire aimablement prêté par Bernard Mariotti (qui en a lui-même scanné quelques pages sur son site : http://2trois.free.fr/germ1.html). Les numéros de pages ne sont pas toujours visibles sur ces clichés.

[16] Le Château de ma mère, édition citée, p. 245.

[17] Œuvres compètes, édition citée, vol. 2, p. 34.

[18] Directeur des plateaux de la rue Jean Mermoz.

[19] Josette Day, compagne de Pagnol à l’époque et vedette de La Fille du Puisatier (1940).

[20] JELOT BLANC, Jean-Jacques. – Marcel Pagnol Inconnu.. – Paris : La Treille/Michel Lafon, 1988. p. 261.

[21] « Le “coffre-fort” de Marius » in BERNI, Georges. – Marcel Pagnol, enfant d’Aubagne et de la Treille. – 6e édition. – Aubagne :Office du Tourisme, 1995. p. 29.

[22] Par exemple dans CASTANS, Raymond. – Marcel Pagnol m’a raconté. – Édition Club Pour Vous/Hachette.Paris : Table ronde/Provence, 1976, p. 232.

[23] La Prière aux étoiles (film inachevé.) « Autrefois, j’ai eu un ami : c’était un maçon. [Marius Brouquier ?][…] Un grand amour, ça se bâtit sur un terrain solide, comme une terrasse. Mais au départ, il faut bien trier les décombres. Il faut tout de suite jeter les morceaux de plâtre, c’est-à-dire les mensonges. Si, dans un grand amour il reste un mensonge, une seule chose inavouée, eh bien ce plâtre va travailler méchamment. Longuement, lentement, sournoisement il va se gonfler. Et la belle terrasse […] se fend et s’effondre – et le grand amour, comme toutes choses, nourrira de l’herbe et des ronces, parce qu’il sera mort. » Œuvres complètes, édition citée, vol. 6, p. 504-505.

[24] p. 29.

[25] Dont la fille Adrienne épousera Théodore Mante, fils de la sœur d’Edmond Rostand qui avait occupé la Buzine quelques années avant les Pallez.

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