I
Un réalisme poétique

 

Pagnol poète, c’est une évidence. Nul fervent des Souvenirs n’ignore que ses premiers essais littéraires furent des poèmes, sa première pièce une tragédie en vers, et  qu’il ne se résigna à écrire les suivantes en prose que pour toucher le public de son temps[1]. À la fin de sa carrière encore, entre deux tomes des Souvenirs, il publia une traduction en vers de Virgile (dont une partie de la préface passera d’ailleurs dans le « texte définitif » du Château de mère). Et jusque dans sa prose, c’est en conservant l’usage des licences poétiques qu’il réussit à dépasser l’opposition paralysante entre les répliques dites par des acteurs et des mémoires dévoilant sa personnalité.

 

La vérité du dimanche

Sa relation d’un fait n’était pas inventée, elle était admirablement mise en scène.

Il pratiquait en somme ce qu’on pourrait appeler le « mensonge provençal »,

qui consiste, par un infime coup de pouce donné au réel, à dégager la vérité poétique des choses ou des gens.

Bernard de Fallois, « Marcel Pagnol au temps des souvenirs[2]. »

 

Jacques Bens, dans sa pénétrante étude pour « Écrivains de toujours »[3], a démontré que chez Pagnol, autobiographie et fiction ne sont pas des genres « bien différents », s’appuyant sur le chapitre X du Temps des Amours (posthume, 1977), rédigé dès 1919 pour les « Mémoires de Jacques Panier », au même titre que Pirouettes (1932) ou La Petite fille aux yeux sombres (posthume, 1984), sous-titrés « roman. »

      Ce dont il tire deux conclusions : la confirmation qu’un conteur puise indifféremment la matière de ses récits dans ses souvenirs ou son imagination ; et l’inconséquence des critiques qui, au nom d’une prétendue réalité, reprochent aux « souvenirs » de n’être pas tout à fait authentiques, alors que nul ne reproche aux « romans » de n’être pas entièrement imaginaires.[4]
      Dès avant la parution des œuvres posthumes de Pagnol, Audouard avait noté que « Marius, c’est déjà presque un souvenir d’enfance. »[5] Ce que son auteur a confirmé à Gabriel d’Aubarède : « Marius je ne l’ai pas inventé. Tu te rappelles ?... Louis Brauquier qui nous rebattait les oreilles à Marseille avec la mer, ses îles, ses bateaux… Je n’ai eu qu’à le regarder et à en regarder d’autres, autour de moi, à enregistrer leurs paroles. »[6]
…Et bien sûr à les restituer avec assez de talent pour composer un poème de l’appel du large symbolisant toutes les aspirations à l’idéal. Mais c’est parce que Marius est un vrai garçon de bar que s’en dégage naturellement cette allégorie
[7].

Il en ira ainsi jusqu’à Manon des sources, dernier scénario original réalisé avant la rédaction des Souvenirs, et dont le tournage ramena Pagnol à la Treille, villa Matheron, en 1952. Poème de l’eau de source après celui de la mer, à l’autre extrémité de son œuvre cinématographique, mais d’abord « histoire authentique qui s’est passée autrefois à Aubagne et qu’un paysan m’a racontée quand j’avais treize ou quatorze ans et que je pratiquais assidûment l’école buissonnière à travers les coteaux parfumés et cuits par le soleil. »[8]
     C’est donc avec un bagage de poète dramatique que Pagnol aborde la prose. Or comment définit-il l’auteur dramatique à l’époque de Marius ? « Un monsieur qui exagère, qui amplifie tout… et qui croit dire la vérité. »[9] Et sur un registre plus grave, voici comment il définit l’art dramatique dans les Souvenirs de théâtre écrits sur la lancée des Souvenirs d’enfance[10] : « Nous avons […] besoin d’émotions pures et profondes que la vie ne nous offre que bien rarement. [L’art dramatique] est donc le complément de la vie : c’est la condamnation du théâtre dit “réaliste” et de l’insupportable “tranche de vie”. Les personnes qui aiment les “tranches de vie” n’ont qu’à se mettre à la fenêtre, ou à coller l’oreille à la cloison qui les sépare de leur voisin. »[11]

 


Retouches au scénario de Manon des Sources, en cours de tournage.

C’est aussi la condamnation d’un « témoignage » privilégiant la sécheresse des faits sur la vérité du ressenti. Cette imagination dont certains font encore grief à Pagnol adulte fonctionnait déjà chez l’enfant – et sans les contrôles de la raison et de l’expérience. « La terrible émotion qu’il avait éprouvée le jour où, surpris par un garde, il avait vu pour la première fois son père défait et humilié »[12] ce n’est pas en décrivant un cerbère banalement désagréable (« Savez pas que vous êtes sur une propriété privée ? »), qu’il peut la communiquer au lecteur ; alors qu’en détaillant le monstre à deux têtes qui lui est apparu – l’horrible garde tenant en laisse un chien non moins affreux – il réussit en prose une « tragédie enfantine », comme le résume De Fallois dans « Marcel Pagnol au temps des souvenirs »[13].

     Après quoi il porte, sur la façon dont Pagnol lui-même racontait à ses amis la genèse des Souvenirs d’enfance – « les choses se sont-elles réellement passées ainsi ? Contrairement à beaucoup, qui trouvaient l’histoire trop belle pour être vraie, cela me paraît assez probable » – un jugement nettement plus nuancé que Fernandel : « Marcel enjolivait, il ne mentait pas. »[14]

 

Naissance des Souvenirs

De cette genèse des Souvenirs d’après l’auteur, nous connaissons trois versions, qui tout en différant sur quelques détails[15], se complètent pour l’essentiel.

 « Les Souvenirs d’Enfance, commence Bernard de Fallois, sont nés au cours d’un déjeuner chez Hélène et Pierre Lazareff, au printemps 1956. […] La presse régnait alors sur l’information, et Pierre et Hélène régnaient sur la presse, dirigeant l’un le premier quotidien national [France-soir] l’autre le premier magazine féminin [Elle]. […] Pendant le déjeuner, comme cela lui arrivait souvent, Marcel avait « raconté une histoire ». Celle […] de quatre châteaux devant lesquels il passait avec ses parents quand il était petit pour raccourcir le chemin qui menait à la Treille. […] À peine Marcel eut-il fini de parler qu’Hélène Lazareff lui demanda d’écrire pour ses lectrices ce qu’on venait d’entendre. »[16]

 

Dans la version racontée à Pierre Tchernia pour l’émission Morceaux choisis[17] en 1972, Pagnol lui répond : « Mais ma chérie, je ne sais pas, moi, écrire de la prose, je n’ai jamais écrit que des répliques : ce n’est pas de la prose, c’est du langage parlé. » Puis devant son insistance : « Écoute, j’essaierai. »

 

« Alors Sam Cohen[18], qui était assis à côté de moi, me donne un coup de genou et me dit : “Ne t’imagine pas qu’elle va te laisser comme ça : tu as promis, c’est fini.” Et en effet,  elle a commencé à me téléphoner tous les matins : “Alors, est-ce que tu as commencé ?” Au téléphone, on peut mentir, parce qu’on ne te voit pas, n’est-ce pas… Alors je disais : “Oui… Oui, ça va à peu près… — Et combien tu en as écrit ? —  Oh, à peine six pages, tu penses !” — j’avais rien écrit du tout. Alors elle dit : “Bon, je t’envoie un cycliste !” et elle raccroche. Et je vois arriver un cycliste à moustaches, qui me dit : “Monsieur Pagnol, je viens chercher les six pages. — Écoutez, mon vieux, j’ai rien fait. — Mais Monsieur, moi j’ai une femme et des enfants. Elle va me mettre à la porte si je n’apporte pas les six pages. Qu’est-ce que ça vous coûte d’écrire six pages ? — Oh, il me faut une heure et demie, deux heures… — Et moi, il faut que je nettoie mon vélo.” Alors il rentre avec son vélo dans mon jardin, il le démonte, et moi j’écris les six pages. »

« Nous terminâmes notre ouvrage pratiquement en même temps, conclut Pagnol pour Yvan Audouard[19]. Et tout en écrivant mon pensum sur mes souvenirs de jeunesse, je faisais une découverte qui me bouleversait. J’étais maintenant un vieil homme et mon père, que jusqu’alors j’avais considéré comme un dieu, m’apparaissait comme ce qu’il était vraiment : un tout jeune homme, à qui j’avais envie de prendre la main et à qui je voulais dire : “Assieds-toi, Joseph. Ne te fais pas de soucis, je m’occupe de tout.” C’est ainsi que j’ai écrit La Gloire de mon Père. »

« Ce cycliste, a confié Jacqueline Pagnol à Thierry Dehayes, je ne l’ai jamais rencontré, mais du moment que Marcel en parle, l’anecdote ne peut être que vraie ! »[20] Ou du moins « enjolivée », selon la conclusion de Bernard De Fallois, qui résume parfaitement l’opinion de ceux qui l’ont connu, d’Audouard déjà cité à Jean-Baptiste Luppi : « Marcel transforme la vérité, l’embellit, la tire à lui, mais il ne crée rien a nihilo »[21]…En passant par Pagnol lui-même à propos du héros de Pirouettes : « Jamais Peluque n’a menti brutalement. Certes, il est souvent difficile, au milieu de ses hyperboles, de discerner la vérité. Elle se déforme étrangement, pour qui la voit à travers ce tempérament tumultueux. Mais quant à mentir, c’est-à-dire à créer ou supprimer un fait dans le passé, Peluque ne l’a jamais fait. »[22]

 

Quant à savoir comment il l’a enjolivée, nous possédons par bonheur une autre version de cette genèse, recueillie par Georges Berni auprès de la propre sœur de l’écrivain, Germaine Gombert : « Ce devait être en janvier 56. Mon frère […] avait […] décidé d’aller, avec sa femme, s’installer pour quelques semaines à La Treille, dans […] la villa rebaptisée aujourd’hui La Pascaline, qu’il avait gardée en location depuis le tournage de Manon des sources. La nuit tombait vite, nous rentrions tôt. Marcel passait une partie de ces longues soirées à écrire. Une grotte retrouvée, un sentier reconnu, un vallon parcouru, au cours de la journée, voilà qui suffisait à déclencher et à faire remonter du fond de la lointaine enfance, un afflux de souvenirs et de détails qu’on aurait crus à jamais oubliés.  Une fois posé son porte-plume, il nous lisait ce qu’il avait écrit : “Mais c’est merveilleux, Marcel ! Il faut le publier. — ça vous plaît, c’est vrai ?... ” Et, un jour, il s’était décidé. D’abord à donner quelques extraits à un grand hebdomadaire parisien (Elle) qui les avait publiés en décembre 56 sous le titre Le Château de ma mère. Puis, devant l’accueil favorable des lectrices, à compléter son manuscrit. »[23]

 


Villa La Pascaline. Photo Catherine Joussouy, 2004.

      

On voit que Pagnol se montre sceptique sur les chances qu’avaient ses réminiscences d’intéresser le public (« J’en suis aussi glorieux que surpris, écrira-t-il à un ami à propos de leur fabuleux succès, et vaguement vexé. Au fond on ne sait jamais ce que l’on fait… »[24]) Échaudé par les échecs consécutifs au théâtre de Judas et de Fabien – dont on trouve l’écho douloureux dans sa préface – même si l’épisode des châteaux était déjà ébauché, rien ne prouve que l’amicale insistance d’Hélène Lazareff eût suffi pour le décider à le mettre au point.

 

« Ceci se passait vers 1905 – dit le « chapeau » rédigé pour le numéro de Noël de Elle et disparu de l’édition en volume – et selon mes calculs de cette époque, la famille avait soixante et treize ans : deux pour la petite sœur, six pour mon frère Paul, neuf pour moi, vingt-six pour ma mère, et trente pour mon père, notre patriarche. » Cette erreur de calcul, indigne d’un spécialiste des nombre premiers – les âges des enfants correspondent à l’été 1904, où Augustine avait trente ans et Joseph trente-quatre  – peut fort bien témoigner d’une rédaction précipitée, pour ne pas trop faire attendre le cycliste. À moins qu’il n’eût souhaité mettre en relief la jeunesse de ses parents, pour mieux communiquer son attendrissement au lecteur. En tout cas, leur écart de quatre ans est respecté, confirmant que Marcel n’invente jamais tout à fait…
      Et cet exemple montre que, n’en déplaise à Audouard, tenter de distinguer « le presque exact du totalement imaginaire » peut être un hommage rendu au processus créatif.

 

 

 

 



[1] Cf. par exemple : « La tragédie est aussi inexorablement condamnée que le pont transbordeur. » BERNI, Georges. Merveilleux Pagnol. – Monte-Carlo : Pastorelly, 1981, p36.

[2] Postface au Temps des Amours, Paris : Julliard, 1977, p. 294-324.

[3] BENS, Jacques. – Pagnol. – Paris : Seuil, 1974.

[4] Op. cit., p.140.

[5] AUDOUARD, Yvan. – op. cit., p. 141.

[6] Les Nouvelles littéraires, 1959. Cité par CASTANS, Raymond., Marcel Pagnol : biographie. – Paris : Lattès, 1987, p. 114.

[7] La pièce sonne si vraie même aux oreilles d’un Marseillais que Joseph s’écriera : « Comment a-t-il fait pour imaginer toutes ces histoires ? Marcel n’a jamais mis les pieds dans un bar ni pratiquement bu une goutte d’alcool !… » (BERNI, Georges.Op. cit. p. 61.)

[8] Interview Télérama, mars 1968. Cité par Berni, Georges. – Op. cit., p.269.

[9] Interview André Ransan. Ibid., p.54.

[10] Publiés pour la première fois dans le Figaro littéraire entre 1963 et 1965 (cf. CALDICOTT, C.E.J. – Marcel Pagnol – Boston : Twayne, 1977. p. 160), puis utilisés comme préfaces à ses œuvres complètes, enfin réunis en volume par Bernard de Fallois sous le titre Confidences (Paris : Julliard, 1981)

[11] PAGNOL, Marcel. – Œuvres compètes, édition citée, vol. 2, p. 34.

[12] DE FALLOIS, Bernard. Op. cit. p. 305.

[13] Ibid.

[14] Ibid. p. 308

[15] Pagnol et Hélène Lazareff se vouvoient dans le livre d’Audouard et se tutoient dans le récit fait à Tchernia ; il lui promet « un article » pour Audouard et « un conte de Noël » dans le récit de Bernard de Fallois ; puis prétend en avoir écrit « quatre pages » pour Audouard, six dans Morceaux choisis…

[16] DE FALLOIS, Bernard. Op. cit. p. 305.

[17] Notre transcription, d’après les extraits présentés par Pierre Tchernia dans l’émission « Ciné-Pagnol », diffusée sur Antenne2 en 1989.

[18] Rédacteur en chef de France-Soir.

[19] Op. cit., p. 64.

[20] DEHAYES, Thierry, Lieux de vie, Lieux de création, Aix : Édisud, 2002, p. 64.

[21] Op. cit.¸p.49. Cf. aussi son interview à La Provence du 12 août 2009 : « Tout ce qu’il raconte dans ses souvenirs d’enfance est vrai. J’ai passé des années à vérifier jusqu’au moindre détail. J’ai interrogé ses amis, sa sœur, j’ai écrit aux établissements dans lesquels il avait enseignés, je l’ai rencontré de nombreuses fois. Je n’ai jamais trouvé d’erreur. Mais il avait une manière de les exploiter, d’en dégager la poésie. » (http://www.laprovence.com/article/region/ete-1960-pagnol-se-souvient-de-son-temps-des-secrets)

[22] Œuvres complètes, édition citée, vol. 10, p. 37.

[23] « Comment naissent les souvenirs », in BERNI, Georges. – Marcel Pagnol, enfant d’Aubagne et de la Treille. – 6e édition. – Aubagne :Office du Tourisme, 1995, p.22.

[24] CASTANS, Raymond. – Marcel Pagnol : biographie. – Paris : Lattès, 1987, p. 328.

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