Introduction

Souvenirs ou roman ?

C’est à l’été 2010 que la restauration du château enfin achevée provoqua une prolifération de pages web. Je m’aperçus alors que le guide d’Aubagne avait dit vrai : non seulement je n’étais pas le seul à m’être mis en quête de la fameuse porte ; mais de nombreux internautes doutaient que la Buzine fût le château de ma mère sous prétexte que le canal de Marseille n’y est jamais passé – comme si les dérivations n’étaient pas surveillées par les mêmes employés que la branche principale.

Il m’apparut également qu’éclaircir ce point mineur d’histoire littéraire ne pourrait faire l’économie de présupposés théoriques : il suffit de consulter le forum du site officiel Marcel Pagnol pour constater que toute interrogation à ce sujet conduit inévitablement à la question plus vaste de la véracité des Souvenirs.

S’agit-il réellement de souvenirs, ou bien leur auteur, s’il pouvait suivre l’un de ces « sentiers Pagnol » aux étapes pieusement numérotées, se retrouverait-il dans la situation d’Alexandre Dumas, à qui un guide du château d’If fit visiter un jour la cellule d’Edmond Dantès ?

 

La préface de La Gloire de mon Père[1] ne nous aide guère à conclure. S’ouvrant par une distinction fort claire entre « trois genres littéraires bien différents : la poésie qui est chantée, le théâtre qui est parlé, et la prose qui est écrite », elle se termine en annonçant à la fois « un témoignage sur une époque aujourd’hui disparue, et une petite chanson de piété filiale. » Alors les Souvenirs d’enfance, documentaire ou poésie ?

 

 

 

Un témoignage « sincère »

 

Bernard de Fallois, ami et éditeur de l’écrivain, a parlé à propos de cette préface de « pages excellentes, certes, mais qui nous laissent sur notre faim. »[2] Fort heureusement, Yvan Audouard, dans le livre inclassable qu’il a consacré à Pagnol un an avant sa mort[3], a eu la bonne grâce de nous en livrer le commentaire.

 

La protestation de bonne foi du « mémorialiste » semble sans ambigüité lorsqu’il écrit : « Si je ne suis pas sincère – c’est-à-dire sans aucune pudeur – j’aurai perdu mon temps à gâcher du papier. »[4] Seulement, sincère par rapport à quoi ? « Il sait mieux que personne, répond Audouard, que la sincérité de la mémoire est plus importante que l’authenticité des faits. »[5]

 

Il conviendrait donc d’apporter une nuance à la formulation de De Fallois pour qui, sachant que « la naïveté est le secret des grands artistes », Pagnol aurait inscrit sur un nouveau dossier « un titre que personne n’aurait plus osé choisir tant il est simple : souvenirs d’enfance. »[6] Par ces deux mots, le « mémorialiste » nous présente en effet un « témoignage » déformé par le double prisme du souvenir et de l’enfance – obéissant moins peut-être à son goût pour la simplicité qu’à la passion du mot juste qui lui fit répondre à l’ingénieur du son trouvant « dramatique » d’avoir égaré son micro sur le tournage de Morceaux choisis : « Ce n’est pas dramatique, Monsieur, c’est embarrassant. »[7] Et la naïveté serait plutôt du côté de ceux qui voient dans ce titre un certificat d’authenticité.

Il est connu que tout paraît plus beau aux yeux du souvenir : ainsi seront passés sous silence quelques épisodes qui n’eussent rien ajouté à la gloire de son père, tels son incursion dans l’enseignement privé ou son remariage avec une « jeunesse ». Et qu’aux yeux de l’enfance tout paraît plus grand : ainsi une rigole de 70cm devient-elle un canal de 3m, une bastide de trois étages un château de dix, et le châtelain pourra-t-il s’enorgueillir des « trente balcons sculptés ornant chaque façade » – formule savamment ambigüe pour désigner la trentaine de balustres faisant le tour du bâtiment – alors même que l’auteur de ces hyperboles en est propriétaire depuis quinze ans.

 

Enfin, comme l’art et comme le rêve, la mémoire procède par assimilation et déplacement. N’avais-je pas moi-même, en toute sincérité, élaboré un « souvenir de synthèse » à la Buzine, persuadé, sous l’influence de photos de Pagnol contournant l’aile ouest, que le canal se situait derrière le château, alors que rien ne l’indique dans son texte ?

 

 

Une chanson de piété filiale

 

Peut-être par piété filiale à leur tour, les descendants de Pagnol entretiennent l’ambigüité : si, sur le site officiel administré par son petit-fils, les Souvenirs sont classés dans l’œuvre du « romancier », est-ce seulement par commodité, au même titre que ses autres essais en prose ?[8]

Pierre Dumayet cherchant à lui faire dire, à la parution de La Gloire de mon père[9], qu’après avoir donné la caricature d’un instituteur dans Topaze, il en offrait le portrait pour se faire pardonner, Pagnol répondit que c’est l’optique du théâtre qui est caricaturale, alors que « dans le roman », on peut être plus nuancé[10].

Lapsus lui-même nuancé deux ans plus tard, à la sortie du Temps des secrets, quand le même Dumayet lui demande si ce n’est pas tout de même un peu du roman : « Ça doit l’être un peu, mais je ne m’en suis pas aperçu en l’écrivant… J’ai eu l’impression, moi, de raconter les choses telles qu’elles se sont passées. Et pourtant, elles ne se sont sûrement pas passées comme ça, puisque vous pouvez lire en deux heures le récit de deux ans. Il a donc fallu inconsciemment resserrer, condenser… En tout cas, ce qui est rigoureusement exact, ce sont les détails. Mais peut-être que l’ensemble ne l’est pas tout à fait.[11] »

 

Le trouble subsiste cependant quand il affirme dans le même entretien que jusqu’à la quarantaine, on n’a pas de souvenirs d’enfance… Et dès la publication des siens, il y eut des gens pour mettre en doute que le temps n’ait accompli qu’un travail inconscient – et pas seulement parmi les Nordiques, ni les esprits chagrins.

C’est ainsi qu’Yvan Audouard rencontra un matin Fernandel. « C’est un gros sensible. Il avait l’air bouleversé. “Qu’est-ce qui t’arrive ? — Je n’ai pas dormi de la nuit… — Comme d’habitude !” Car Fernandel est un gros sensible, mais en plus un gros insomniaque. “Pire que d’habitude. Je n’ai pas fermé l’œil une seconde ! — Qu’est-ce que tu as fait ? — J’ai lu La Gloire de mon père de Marcel. C’est un chef-d’œuvre ! C’est ce qu’il a fait de mieux ! J’ai pleuré comme une courge… J’ai ri comme tu ne peux pas savoir… Marcel, c’est le plus fort ! C’est un homme extraordinaire.” Et soudain, pensif, Fernandel a dit, sans aucune méchanceté, avec au contraire une immense admiration : “Et quand on pense que dans tout ce qu’il raconte il n’y a pas un mot de vrai !...” »[12]

 

Cette admiration est-elle tellement paradoxale – et publier des « souvenirs » imaginaires tellement scandaleux de la part d’un écrivain ? N’oublions pas que Pagnol a perdu sa mère à quinze ans. Retrouvant au hasard d’un tournage la sage-femme qui l’avait « reçu » en ce bas-monde, il lui demande aussitôt de lui parler de sa mère.[13] Et les souvenirs de Maria Négrel, qui avait pratiqué plus de 4000 accouchements, relèvent déjà partiellement de la fiction, puisqu’elle lui raconte qu’il a attendu pour naître que Joseph soit sorti de l’école, alors que le 28 février 1895 était un jeudi.[14] Joseph qui, à l’époque où Marcel rédige ses souvenirs, venait de disparaître à son tour…

À Audouard toujours, il a confié : « Tu vois, Yvan, l’homme qui écrit, c’est un homme qui se console. […] Dès que j’ai commencé de parler à mon porte-plume, il y a du monde autour de moi. Je parle aux miens. Aux vivants et aux morts. À tous ceux que j’aimais. Et ils sont là, à mes côtés. En chair et en os. Il ne leur manque pas un sourire, pas une intonation. Ma mère porte un caraco mauve avec des petites fleurs grises. À la giletière de mon père pend une dent de tigre… Et souvent, je ris avec eux. Parfois même je pleure. […] Et qu’on ne vienne pas me dire que j’aurai bientôt quatre-vingts ans. J’en ai 12. Je viens d’entrer en 5°. J’ai toute la vie devant moi… »[15]

En somme, dans une optique fernandellienne, la Gloire de mon Père et le Château de ma Mère devraient plutôt porter comme titre général : « Les Nouvelles Aventures de Joseph et d’Augustine. »[16] Comment prendre au pied de la lettre l’intention de se montrer « sans aucune pudeur » d’un auteur qui, précisément, a révélé au monde incrédule que la vertu de base de ces Provençaux si expansifs est la pudeur sur l’essentiel ? « Halte là, Félix, je te défends de te mêler de mes affaires de famille ! » lance César à Escartefigue dans Fanny[17]. Et dans César : « La pudeur, c’est un sentiment délicat et nuancé, un sentiment très fin et très joli. La pudeur c’est tout le contraire de l’escartefiguerie. »[18] Pourquoi voudrait-on qu’à soixante-et-un ans, l’auteur de Marius ait commencé une carrière d’Escartefigue ?

 

Pour un Provençal, être « sans aucune pudeur », c’est tout simplement parler de ses proches. Tel Giono à ces Américains enthousiasmés par sa description du « personnage le plus extraordinaire qu’il ait jamais raconté » au point d’être venus le filmer[19] – Pagnol aurait pu répondre à ces « vérificateurs » en rupture de douane : « Je vous raconte mes histoires de famille, et vous voudriez en plus qu’elles soient vraies ? »

 

Pourtant, aussitôt précisé que dans la bouche de Fernandel, c’était le plus bel éloge qu’il pouvait lui faire – hommage d’un comédien de génie à un autre – Audouard ajoute : « Je ne suis pas du tout d’accord avec lui. Marcel, tu n’es pas un menteur. »[20] Et s’il écrit quelques pages plus loin que « ce sont des souvenirs imaginaires qu’il a finalement immortalisés »[21], ce n’est pas par confusion mentale. C’est que pour un écrivain, « la mémoire n’est qu’une forme de l’imagination. Nous retenons ce qui nous ressemble. »[22]

Ce que la préface de Pagnol nous annonce en définitive – avec pudeur – c’est une prose poétique. Et c’est en tant que poète que son collègue Yvan l’invite aux noces de l’Arlésienne et du comte de Monte-Cristo[23].

 

 

 

 

 



[1] PAGNOL, Marcel. – Œuvres complètes. – Paris : Club de l’honnête homme, 1970-1971. – Volume 11, p. 11-12.

[2] De Fallois, Bernard. – « Marcel Pagnol au temps des Souvenirs. », postface au Temps des Amours. – Paris : Julliard, 1977, p. 298.

[3] AUDOUARD, Yvan. Audouard raconte Pagnol. – Paris : Stock, 1973.

[4] PAGNOL, Marcel. – Op. cit., p. 12.

[5] AUDOUARD, Yvan.Op. cit., p. 22.

[6] De Fallois, Bernard. – Op. cit., p. 304.

[7] TCHERNIA, Pierre. – « Préface », in BEYLIE, Claude. – Marcel Pagnol ou le cinéma en liberté. – Paris : Atlas/Lherminier, 1986, p. 10.

[9] Marcel Pagnol, à propos de son livre La Gloire de mon Père. – « Lectures pour tous », 22/01/1958 (http://www.ina.fr/art-et-culture/litterature/video/I00015137/marcel-pagnol-a-propos-de-son-livre-la-gloire-de-mon-pere.fr.html).

[10] Ce n’est d’ailleurs pas sans réticence qu’il entérine cette opposition : conscient peut-être d’avoir été tout aussi caricatural dans le sens de l’hagiographie, il préfère conclure avoir fait le « tombeau » de son père – terme qui renvoie clairement à la poésie.

[11] Marcel Pagnol, à propos de son livre Le Temps des Secrets. – « Lectures pour tous », 13/07/1960. (http://www.ina.fr/fresques/reperes-mediterraneens/Html/PrincipaleAccueil.php?Id=Repmed00632)

[12] AUDOUARD, Yvan.Op. cit., p. 65.

[13] « Bouleversé, Marcel Pagnol s’était assis. Il avait pris les mains de Mme Négrel dans les siennes. Ému jusqu’aux larmes il lui disait : — Parlez-moi de ma mère… Vous savez que je l’ai perdue alors que j’étais encore enfant… Marcel Pagnol écoutait intensément… Enfin, il prenait Mme Négrel dans ses bras et l’embrassait longuement, sans parler, comme s’il avait peur que les paroles cassent ce film de rêve qui lui apportait des images de sa maman… » GRIMAUD, Lucien. Histoires d’Aubagne. – Aubagne : Lartigot, 1970, p.172.

[14] LUPPI, Jean-Baptiste. De Pagnol Marcel à Marcel Pagnol. – Marseille : Tacussel, 1995, p.46.

[15] AUDOUARD, Yvan.Op. cit., p. 37-38.

[16] « Il était d’autant plus enclin à continuer son livre que peu à peu, il venait de découvrir un phénomène qu’il ne connaissait pas : c’est qu’avec l’éloignement du temps, les êtres réels se transforment en personnages. Et dans le récit qu’il fait des scènes vraies, le mémorialiste prend autant de plaisir que le romancier qui laisse courir son imagination, il est d’une certaine manière aussi libre. » Bernard de Fallois, op. cit., p. 309.

[17] PAGNOL, Marcel. – Œuvres complètes.– Paris : Club de l’honnête homme, 1970-1971. – Vol. 1, p. 199.

[18] Ibid., vol. 1, p. 366.

[19] AUDOUARD, Yvan.Op. cit., p. 66-67

[20] Ibid., p. 65. À opposer au célèbre : « Je t’écoute, Marcel, continue. Je sais que tu me mens mais je me régale » que lui aurait lancé Alida Rouffe, et qui n’est qu’un souvenir déformé de la préface de Marius où, quand il lui annonce qu’elle partira pour Paris en première classe, toute seule dans un wagon-lit, elle répond : « Raconte-moi encore des mensonges. Je ne te crois pas, mais ça m’intéresse. » (Œuvres complètes, édition citée, vol. 1, p. 24.) Or il se trouve qu’en l’occurrence, il ne mentait pas… 

[21] AUDOUARD, Yvan.Op. cit., p. 123.

[22] Ibid, p. 90.

[23] Ibid, p. 74.

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