Prologue

Sur les traces de Marcel Pagnol

Bien que né à Marseille, il a fallu que le métier de documentaliste m’expédie en Auvergne pour que je découvre les paysages des Souvenirs d’enfance, à l’occasion d’un voyage scolaire organisé à cet effet.

Nous y étant pris trop tard pour bénéficier d’un guide, il n’était pas prévu d’arrêt à la Buzine jusqu’à ce que je voie le château indiqué à deux pas du Formule 1 de la Valentine qui nous hébergeait.

Monsieur Maths — comme disent les élèves — se demandant quel intérêt pouvait présenter ce détour dans un Itinéraire De Découverte « Sur les traces de Pagnol », Madame Anglais (qui avait terminé Le Château de ma mère  dans le car) lui révéla que c’était l’un des domaines que Pagnol enfant traversait en fraude pour raccourcir le chemin des vacances.


Lauteur du site et “Monsieur Gym” devant le château de la Buzine, 4 juin 2004. Photos Catherine Joussouy.

Et le lendemain matin, ayant franchi le portail d’un lotissement appelé « Parc des Sept collines » (là où j’aurais plutôt attendu quatre châteaux), notre car se gara devant une bâtisse où Edmond Rostand – qui d’après Pagnol y avait écrit L’Aiglon – eût plutôt écrit désormais :

« Les yeux, se souvenant du toit avec dédain,

Préfèrent voir le ciel dans la pierre en dentelle.[1] »



Laissant sur ma gauche la maison du régisseur, dernier domicile de Joseph Pagnol (transformé en magasin de souvenirs) – je contournai cette ruine par la droite, rencontrant à chaque pas le fantôme de son fils, et m’élançai à mon tour « dans une course folle à travers la prairie et le temps.»

 

Pas plus qu’un château « d’au moins dix étages », je ne m’attendais à trouver le canal de « trois mètres de large » dont le fameux raccourci suivait les berges, mais au moins la rigole dont la minceur m’intriguait depuis un quart de siècle dans le grand album sur Pagnol[2] offert par ma grand-mère.

J’avais appris plus récemment (dans la brochure gracieusement expédiée par l’Office de Tourisme d’Aubagne pour préparer notre périple[3]) que retrouvant en 1972 sur le tournage de Morceaux choisis l’emplacement de la porte brisée pour inaugurer son domaine en 1941, Pagnol avait dit à Marius Brouquier – ami d’enfance et décorateur de ses films : « Mius, cette porte, il faudra finir par la remettre un jour. »

Et moi qui avais été choqué, lors de ma première lecture des Souvenirs à l’âge du narrateur, qu’ayant la chance incroyable de retrouver intacte au bout de trente-six ans un témoin du passage sur terre de sa mère et du petit Paul, il ne trouve rien de mieux à faire que la pulvériser – je l’étais à présent qu’il ait voulu combler une brèche devenue à son tour historique : allais-je trouver le mur de clôture défiguré par un trou béant, ou par une porte moderne ?...


Le “canal” à la Buzine. Copyright © Georges Berni

Or, parvenu à l’endroit d’où avait été prise la photo du château placée en vis-à-vis de la rigole dans mon vieil album, je ne trouvai qu’un grand bassin vide, que seul un fossé sans la moindre berge séparait de nouvelles villas… Et comme nos élèves attendaient dans le car le début du circuit prévu, je dus rebrousser chemin.

 

L’aimable guide de la maison natale de l’écrivain, à Aubagne, à qui je racontai ma déconvenue, me répondit que de nombreuses théories circulaient à ce sujet, et que Pagnol se serait trompé de château… Cachant ma déception derrière un sourire, je répondis que cela, je ne le dirais pas à nos élèves – au lieu de réfléchir que pour confondre une porte du canal avec celle qui avait refusé de s’ouvrir sur les vacances en 1905, il fallait au moins qu’il y eût une rigole et une porte.

 

Quand nous parvînmes en fin de journée au cimetière de la Treille – après avoir cherché la tombe de Pagnol à Camoins-les-Bains, suite à une légère erreur d’orientation de Monsieur Gym – le canal de part et d’autre de la route mesurait bien trois mètres d’une berge à l’autre, ce qui mit un comble à ma perplexité...

 


Photo du site Marcel Pagnol en Provence,
avec l'aimable autorisation de Georges Berni.

 

C’est en feuilletant dans le car du retour un album acquis par Mme Français, au chapitre « Le Château de ma mère » [4], que je commençai à comprendre.

L’entrée du « Parc des 7 collines » était en fait celle du domaine de la Buzine, dont la « très haute grille » avait disparu – celle que nous avions vue devant le château ne fermant qu’une première enceinte autour du jardin d’agrément ; l’« horrible porte noire » pouvait donc se trouver n’importe où dans un mur de trois kilomètres. Pagnol ayant de plus cédé les quarante hectares du domaine à un promoteur un an avant sa mort, 250 villas s’étalaient désormais de part et d’autre du parking où nous avions stationné…

Lui-même avait trouvé le canal bien petit quand il l’avait retrouvé, la rigole qui dessert le domaine n’étant qu’une dérivation du canal de Marseille entrevu à la Treille : il n’en avait pas moins suivi la berge jusqu’au mur de clôture, avant de dire à son fidèle maçon que cette histoire de porte avait assez duré et qu’il faudrait la remplacer.

« Ils sont partis tous les deux sans l’avoir fait, concluait Ceorges Berni. Mais le propriétaire mitoyen a fini par abattre le pan de mur endommagé. Il l’a remplacé par un grillage. La terrible porte de la peur et de l’humiliation est désormais condamnée. »[5]





[1] Sonnet « à la cathédrale de Reims », Le Figaro, 9 octobre 1914.  (ROSTAND, Edmond. – Le Vol de la Marseillaise. –  Paris : Fasquelle, 1919.)

[2] CASTANS, Raymond. – Il était une fois… Marcel Pagnol, Paris : Julliard, 1978, p. 25.

[3] BERNI, Georges.Marcel Pagnol, enfant d’Aubagne et de la Treille. – 6e édition. – Aubagne : Office du Tourisme, 1995. (http://www.gb-provence.com/brochure.htm)

[4] BERNI, Georges.Dans les pas de Marcel Pagnol. – Aubagne : Office du tourisme, 1988, p. 48-49. (Nouvelle édition : http://www.gb-provence.com/album.htm)
[5] Ibid., chapitre « Le rêve évanoui », p. 51.

 

SUITE->

Cadastre en ligne